Le 22 janvier 2015

 

(Elisabeth a fait une collerette pour Caroline à partir d'un tissu noir avec des têtes de mort. Elle essaie la collerette à Caroline et lui demande son avis.)

Elisabeth : J'aimerais que tu ailles avec Marie chercher des tissus qui te plaisent pour pouvoir faire des collerettes qui soient plus à ton goût. Tu lui diras si tu es d'accord.

 

Caroline : Merci pour la collerette. Marie m'entend et te transmettra mes désirs. Déjà je peux dire qu'elle me plaît beaucoup. Reste à organiser une soirée pour l'étrenner...

 

Elisabeth : Oh là là! Une grande soirée directement ? Alors merci, c'est très gentil pour ta réponse !

J'ai envie de te lire un poème, un tout premier, qui s'appelle « l'espérance ». Et c'est écrit par Anne Perrier. Anne Perrier, c'est une poétesse valaisanne qui vit dans le canton de Vaud. Elle doit avoir maintenant plus de 90 ans. Et moi, je la trouve extrêmement belle:

 

L'espérance tient dans le creux de la main

comme une larme, mais si fraîche

qu'elle pourrait suffire au monde

si toutes les eaux s'en allaient

 

 

Caroline : Court si court. Juste le temps d'être une goutte d'eau, si fragile, éphémère et essentielle. Comme le temps présent, précieux et indispensable à la vie. L'eau, tout un poème. J'en écrirais peut être un jour... avec Marie?

 

Elisabeth : D'accord! Je pense qu'une poétesse comme Anne Perrier doit lui plaire beaucoup. Elle a toute une série de poème comme ça. C'est très très court, c'est souvent quatre phrases et il y a toujours un petit bout positif, un petit bout négatif, ou dans le sens contraire, négatif et après positif. Tu en aimerais un autre?

 

Caroline : Oui, volontiers.

 

Elisabeth : On va reprendre. Anne Perrier toujours?

 

Caroline : Ok.

 

Elisabeth : C'est encore un plus court. Alors, je le lis tout doucement.

 

Chaque matin

le monde s'éveille

si usé

si frais

Je te le relis une fois...

 

Caroline : Si fragile, le matin de nos vies. Si frais, car chaque jour nouveau. Oui, je le vois ce beau matin.

 

Elisabeth : C'est bien si le livre suivant va continuer avec de la poésie, Caroline. Alors là, c'est le troisième d'Anne Perrier.

J'avais pensé te faire une collerette avec ce poème, mais il faut que je trouve le tissus qui va bien pour écrire dessus, parce que j'ai essayé sur un et ça a tout pompé. Donc ça ne va pas. Il faut que ça reste bien bien lisible.

 

Plus le temps se fait sombre

Et la route aride

Plus je remplis

Mon fichu d'étoiles

 

Caroline : Fichu ou collerette! Bonne idée d'y mettre des étoiles, celles de nos beaux matins, celles de l'aube qui s'éveille à la vie. Je me sens pousser des ailes d'écriture et plein d'envie de les mettre sur papier.

 

Elisabeth :OK. Alors, la collerette va suivre. Tu es instantanément d'accord avec la transcription qu'Anne-Catherine fait de ce que tu transmets?

 

Caroline : Oui, ça me correspond tout à fait. Avec ses mots à elle, avec son intuition et ses couleurs.

 

Elisabeth :Tu as senti comme tu me chauffes bien la main? Merci en tout cas de m'avoir bien chauffé la main. J'aurais dû mettre les guêtres pour venir au lieu de venir comme ça toute froide!

 

Caroline : J'aime ta venue dans mon intérieur. Intérieur appartement bien sûr, mais surtout intérieur du cœur. Je te sens si proche de moi, si à l'écoute de mon cœur. C'est une relation privilégiée que je peux vivre avec toi.

 

Elisabeth :Et bien moi aussi. Qu'est-ce que tu souhaites maintenant Caroline? Savoir quelque chose de moi, de ma famille ou bien que je te lise encore des textes?

 

Caroline : Un texte me parle de toi et de ce qui t'es cher. Allons-y avec un poème si tu veux bien.

 

Elisabeth :Alors moi je t'ai déjà dit que j'aimais beaucoup Anne Perrier. Si jamais je trouve un de ses livres, je te l'amènerais comme ça tu auras tous ses poèmes. Et puis un autre poète que j'aime beaucoup s'appelle Charles Juillet. Il était orphelin de sa maman très tôt et il a été élevé par une maman de rechange qui l'a beaucoup aimé et toute sa vie il a souffert du manque de cette maman parce qu'il était tout petit quand il l'a perdue et il l’a perdue dans des conditions particulières. C’est-à-dire qu’elle a fait ce qu’on appelle une déprime après un enfant et puis tout le monde l’a crue folle et elle a été internée. Mais elle était simplement trop fatiguée. Et ce Charles Jullier a souffert toute sa vie de ne pas savoir qui était sa vraie maman et il a été sauvé par l’écriture. Et moi je connais deux livres. Un livre de poèmes qui s’appelle « Bribes pour un double » et un autre qui s’appelle « Lambeaux ». Et le livre qui s’appelle « Lambeaux », c’est où il raconte et il essaie d’imaginer comment est sa maman biologique. Et en même temps il peut raconter comment est la maman qui l’a élevé. Et c’est un très beau lien entre les deux histoires. Et de Charles Jullier, je ne t’ai malheureusement pas mis de textes, mais il y en a un que j’aime particulièrement :

 

Si tu ne cesses de progresser

À l’intérieur du labyrinthe

Ta force ira grandissant

 

 

Caroline : Oh que je suis d accord avec lui ! Ma force, c'est mon chemin dans mon labyrinthe de vie. Une vie pas droite du tout. Comme chacun d'ailleurs, quoiqu'on en pense. Ma force est là. Et j'aime aussi le questionnement sur la maternité. Je vis avec des mamans et les vois se questionner, être avec leurs enfants. Quelle maman es-tu?

 

Elisabeth :Je pense que je suis une maman heureuse et une grand-maman heureuse. J’ai quatre petites-filles et bientôt j’aurai un petit-fils qui va venir dans quelques jours, alors on se réjouit beaucoup. Et avoir des enfants, ça a été beaucoup de bonheur. Ça m’a fait grandir moi aussi, ça m’a fait cheminer dans ma vie comme tu chemines dans la tienne. Ils ont été très souvent des repères. Ils ont été souvent… le mot béquille n’est pas tout à fait juste, mais un soutien, on dira.

 

Caroline : Je ne serai jamais maman... J'essaie de le vivre à travers Marie et Clara et sentir ce qu'elles ressentent. Ça me touche beaucoup. Et je me relie et essaie de comprendre ma maman, qui elle est pour moi, notre relation. C'est très présent chez moi, ce questionnement sur ma maman et notre relation.

 

Elisabeth :Alors moi ce que je peux dire, de toi et ta maman, c’est que tu l’as beaucoup fait grandir et que tu n’as pas fini ton travail. Tu dois continuer.

 

Caroline : Oui, on chemine ensemble. Je suis émue de parler d'elle avec toi. Il me semble que tu comprends ce que nous vivons ensemble, que tu le perçois au-delà des mots, à travers ton ressenti.

 

Elisabeth : …C’est très émouvant pour moi ce que tu dis là. Ça me fait verser un petit peu d’eau dans les yeux. Et ça fait du bien à quelque part, parce que toutes les deux on a l’impression qu’on est parties très très vite dans une conversation qui est tout au fond de moi.

 

Caroline : On revient à l'eau. Une goutte de rosée...

L'eau, cet élément qui nous relie... On est fait d'eau parait-il, on se rejoint dans l'eau, qui est notre source, notre premier lieu de vie. On y vivait, dans le ventre de nos mamans.

 

Elisabeth :… C’est juste…

Alors moi je t’avais amené en tout sept textes parce que j’aime bien le chiffre sept et c’est aussi sept jours de la semaine. Alors si plus tard tu as envie d’en lire un par jour, ils sont toujours là. Et puis si ça te plaît ce type de choses, eh bien, assez régulièrement je t’amènerai sept textes, soit par l’intermédiaire de Marie, soit si je viens te dire bonjour.

 

Caroline : Merci! Tous ceux qui viennent à ma rencontre m'apportent tant de richesse! Si tu le peux, j'aimerais beaucoup, et ça serait une richesse pour moi, que tu puisses me les lire et partager toi-même. On s'entend et s'il n'y a pas de clavier pour coucher les mots, tu sauras les entendre, je le sais.

 

Elisabeth :D’accord…. Alors ce texte il est de Jean Grenier. Je n’ai jamais rien lu d’autre de lui que cette petite parole :

Combien de germes

Suspendus dans notre esprit

Ont attendu une circonstance favorable

Pour éclore ?

Tu aimes bien que je te le lise deux fois ?

 

Caroline : Oui.

Ces germes de vie. Ils sont si nombreux ! Ils n'attendent qu'à éclore. Ils bourgeonnent et attendent le papillon qui viendra les ouvrir et les semer dans d'autres bourgeons.

 

Elisabeth :Alors un autre texte. Romain Rolland.

La discussion est impossible

Avec qui prétend

Ne pas chercher

Mais posséder la vérité

 

Caroline : Ah la vérité! J'en ai croisé des personnes qui pensaient détenir la vérité. Sur moi en particulier. Et qui n'y étaient pas du tout! S'ils savaient! J'aimerais tant qu'ils puissent s'ouvrir à autre chose. Ils y gagneraient en richesse et le monde, les cabossés en particulier, en profiteraient. La vérité n'existe pas...

 

Elisabeth :C’est toi qui est cabossée qui en profite, Caroline. Quand tu nous dis ça, on en profite aussi beaucoup.

J’ai un autre texte de Christian Bobin. Je l’ai extrait d’un livre qui s’appelle « l’inespérée ». Moi je trouve que rien que le titre « L’inespérée » fait envie de lire le livre.

 

 

 

L’intelligence est la force solitaire

D’extraire du chaos de sa propre vie

La poignée de lumière suffisante

Pour éclairer un peu plus loin que soi

Vers l’autre, là-bas, comme nous

Égaré dans le noir

 

Je te le redis encore une fois…

 

Caroline : Et certains disent de nous « retard mental »! L'intelligence est là pour chacun, je le sais et en suis la preuve. J'aimerais donner une plus grande définition à l'intelligence. Un accueil de la vie et une adaptation, une compréhension de ce qui nous arrive. Un chemin de vie, un laisser-être qui est notre manière d'être intelligent, à nous qui n'avons pas la parole. Et que chacun peut vivre au-dedans.

 

Elisabeth :Merci Caroline, c’est bien beau. Et je trouve qu’on a tous une grande chance, nous d’abord, je pense, et toi aussi, c’est de pouvoir maintenant enfin communiquer. Quand je pense qu’il y a des tas de gens qui n’avaient pas de communication possible. Et là, de sentir toute cette communication avec toi, avec d’autres. Et maintenant vous avez aussi dans votre camp la possibilité de vous battre. Et j’espère que tu vas arriver à te battre encore longtemps.

 

Caroline : Merci pour ce beau message. Notre rencontre d'aujourd'hui est une pierre posée dans l'édifice que nous bâtissons pour parler de nous, cabossés et de ce que l'on vit. Alors encore un tout grand merci pour ta présence précieuse et ta foi en mes mots. A bientôt pour partager intimement.

 

Elisabeth :Alors j’ai pris le dernier texte qui je pense va bien pour ce qu’on vit ensemble. C’est un texte d’Alain Serre. C’est une devise.

Savoir partager

Deux œufs du matin

En trois parts égales.

Un souci ?

En deux parts fraternelles

Et la liberté ?

En nulle part.

Je le refais encore une fois…

 

Caroline : Et un partage avec toi, à toujours, pour toujours.

 

Elisabeth :Il n’y a plus que le mot MERCI...

 

Je vais te raconter une histoire, quand on parlait des gens comme toi des légumes. Je ne sais pas quel légume tu souhaites être, mais tu peux me le dire une fois, si c’est une carotte ou un chou-fleur. J’avais 16 ans et j’avais un parrain que j’aimais beaucoup et qui m’amenait en voiture dans tout le canton de Vaud et qui chaque fois me payait un petit sirop et quand je rentrais à la maison avec une petite moustache rose ici autour… Alors ma tante elle voyait tout de suite que c’était lui qui était allé boire un ballon de rouge. Alors, c’est un très très beau souvenir de ce parrain. Et il a fait 2 AVC qui l’ont rendu un « légume ». toi tu dis Cabossés, appelons les mots qui étaient utilisés. Ma marraine ma dit de venir le voir, mais elle ne m’a pas dit comment il était devenu : au fond de son lit, la bouche ouverte, en train de baver. Je ne te fais pas un dessin, je crois que tu vois ce que je veux dire. Je rentre dans cette chambre, je regarde ce parrain. J’avais 16 ans… Tu imagines… Une gamine…Je suis restée tellement choquée sur le pas de porte que je n’ai pas osé avancer. Et ce parrain, tout à coup, il me dit : « Elisabeth, tu vois comment on peut devenir ». Et j’ai vu que dedans, il était toujours là, toujours présent. Et depuis je me suis dit que chaque fois que je verrai un légume, j’essayerais de regarder dedans. Et c’est lui, au fond, qui m’a aidé à être avec quelqu’un comme toi sans développer la crainte de l’étranger. Je le remercie encore aujourd’hui parce que c’est quelque chose qui m’a plus apporté que ce que j’ai donné.